Les effets de la crise augurent une dégradation des niveaux de vie des futures personnes âgées

Si les personnes âgées ont dans l'ensemble bénéficié de niveaux de vie très satisfaisants ces dernières années, la tendance pourrait s’inverser à moyen terme. L'indicateur présenté ici mesure le phénomène de précarité à venir des séniors et son intensité dans les territoires.

Méthodologie

L'indicateur

Il compare le niveau de vie des ménages dont la personne de référence est âgée de 50 à 59 ans au niveau de vie des ménages dont la personne de référence est âgée de 60 à 74 ans. Il est également décomposable selon les déciles de niveaux de vie (valeurs qui partagent la population en 10 groupes d’effectifs égaux).

Champ

Le champ couvert est celui des ménages fiscaux dits « ordinaires », c’est-à-dire ceux ayant rempli au moins une déclaration de revenus et imposables au titre de la taxe d’habitation. Ces données ne comprennent pas l’ensemble des personnes vivant en maison de retraite ou hébergées chez un tiers.
L’indicateur est disponible pour l’année 2012 depuis le niveau communal jusqu’au niveau national.

Source

Cet indicateur est construit à partir du fichier Filosofi, issu du rapprochement des fichiers fiscaux et sociaux.

Limite

A ce jour, le fichier Filosofi ne permet pas de comparer des valeurs dans le temps avant l’année 2012.

Le contexte

Dans un contexte socio-économique et démographique défavorable, l’avenir des ressources des personnes âgées est incertain. Les actifs en fin de carrière sont plus exposés à la précarité de l'emploi et au chômage que ne l'ont été leurs aînés. Ces écarts entre générations traduisent les effets de la crise de l’emploi, notamment depuis 2008. Les ruptures de carrière et en particulier les périodes de chômage et la hausse du travail à temps partiel, qui concernent d’abord les plus modestes, ont eu des conséquences plus notables auprès des actifs en fin de carrière. La progression de la séparation des ménages a aussi entraîné une paupérisation des femmes. Le poids du logement dans les dépenses contribue fortement à ces écarts bien qu’il ne puisse pas être mesuré dans cet indicateur. Les 60-74 ans sont davantage propriétaires de leur logement, contrairement aux tranches d’âges inférieures qui sont plus nombreuses à devoir rembourser des emprunts immobiliers ou à être locataires.

Apports de l’indicateur

L’information fournie apporte une plus-value par rapport aux données jusqu’alors disponibles via la statistique publique pour mesurer les niveaux de revenu. Les données mobilisées mesurent les niveaux de vie, c’est-à-dire les revenus disponibles après déduction des impôts directs et réception des prestations sociales. Plutôt que de mesurer ce que les individus gagnent par mois, l’indicateur mesure les ressources dont ils disposent après s’être acquittés de l’impôt.

L'information offre une vision prospective des niveaux de vie sur les territoires. L'indicateur constitue un outil de mesure des revenus des sexagénaires dans les dix années. Sachant que les niveaux de ressources ont une tendance à la baisse lorsqu'on arrive à l'âge de la retraite, on peut s’attendre, à terme, à une précarité plus prononcée dans un territoire où le niveau de vie médian des futurs retraités (les 50-59 ans actuels) sera inférieur à celui des retraités actuels (les 60-74 ans).

Ainsi, les plus défavorisés décrochent plus que la génération plus âgée, comme en témoigne l’écart observé pour le 1er décile, incluant les 10 % de ces deux classes d’âge les plus pauvres. Pour ce 1er décile, le niveau de vie des 50-59 ans est inférieur à celui des 60-74 ans pour 90 % des communes de plus de 5 000 habitants de France métropolitaine (cf. graphique ci-dessous). C'est également le cas pour tous les départements de France métropolitaine (cf. carte ci-dessous).

Sur l'ensemble de la France métropolitaine, les 50-59 ans les plus pauvres disposent de 107 euros de moins que leurs aînés les plus pauvres. Pour certaines communes, cet écart est bien plus conséquent. C'est par exemple le cas de la commune de Oissel (Seine-Maritime, environ 11 000 habitants, cf. illustration ci-dessous), où le niveau de vie des futurs retraités les plus précaires (1er décile des 50-59 ans) est inférieur de 220 euros à celui des 10 % des ménages fiscaux de 60-74 ans les plus pauvres. Lorsque ces quinquagénaires intégreront la tranche d’âge supérieure, cela entraînera une baisse mécanique des niveaux de vie des 60-74 ans puisque les revenus de remplacement seront inférieurs aux revenus initiaux.

Ces observations soulèvent donc un paradoxe entre niveau de vie et classe d'âge, et confirme l’ampleur du phénomène de précarité à venir des futurs aînés dans la plupart des territoires. Parmi ceux où l’écart est le plus fort en faveur des 60-74 ans, on retrouve en grande partie des communes littorales. Cela s’explique par le phénomène d’haliotropisme (attraction croissante des populations par les littoraux) qui provoque dans certains territoires une surreprésentation des retraités ayant des niveaux de ressources plus élevés permettant de bénéficier de ce cadre de vie. A l’inverse, les communes pour lesquelles l’écart est le plus fort en faveur des 50-59 ans se situent principalement à proximité de la frontière franco-suisse et franco-luxembourgeoise. Ces chiffres s’expliquent par la présence d’actifs attirés par les plus hauts niveaux de rémunération offerts dans ces pays ; une attraction moins visible auprès de la génération plus âgée.

Que faire de cet indicateur ?

La précarisation prévisible des futurs aînés engendrera à terme des conséquences non négligeables, dont il importe de se préoccuper dès aujourd’hui (équilibre du régime des retraites, emploi, système de soins, solidarités intergénérationnelles, etc.), d’autant plus que la population âgée dépendante augmentera sensiblement d’ici 2040. L’allongement de la durée de vie entraînera automatiquement la croissance de la demande en besoins sociaux.

Après des décennies de hausse du niveau de vie des personnes âgées, il est possible que les temps changent, pour plusieurs raisons. Alors que les personnes âgées restaient jusqu’à présent relativement épargnées par les effets de la crise, de plus en plus d’actifs vont arriver en fin de carrière avec des périodes non comptabilisées pour la retraite (inactivité, chômage ou travail à temps partiel). Par ailleurs, l’élévation du taux d’activité féminin, qui a joué un rôle moteur dans la hausse des niveaux de vie à l’âge de la retraite, semble plafonner. Enfin, les réformes fiscales et de calcul des droits ont tendance à peser sur le niveau de vie réel des pensions.

La question des ressources à disposition pour la prise en charge des aînés devient dès lors cruciale pour les acteurs locaux. L'entraide familiale est de plus en plus fragile. Les aidants, majoritairement constitués d’individus (principalement des femmes) appartenant à la classe d’âge des 50-65 ans, représentent une population qui n’a pas forcément le temps (notamment du fait de l’augmentation du taux d’activité des femmes) ni les moyens (comme le prouve la précarisation à venir sur certains territoires) d’assurer cette prise en charge de la dépendance. Un soutien conséquent aux aidants est donc à envisager (appui aux associations, création d’espaces d’accompagnement des aidants, facilitation d’accès aux maisons de retraite pour permettre un hébergement temporaire sur des périodes d’indisponibilité des aidants, etc.). L'enjeu est aussi de solvabiliser la demande des familles qui n’en ont pas les moyens.

La baisse probable des niveaux de vie des personnes âgées (analysée à partir de cet indicateur) permet d’anticiper sur l’évolution de la demande sociale. En effet, actuellement les plus de 60 ans sont peu présents dans les dispositifs d’aides mis en œuvre par les CCAS et les organismes caritatifs. Cependant, beaucoup d’entre eux, dans le cadre notamment des groupes de parole mis en œuvre évoquent la progression d’une demande d’aide financière de la part de jeunes retraités. Cela se traduit aussi par la progression du nombre de retraités qui recherchent un complément de revenus. L’augmentation de la contrainte durée de cotisations pour obtenir une retraite pleine va inévitablement réduire le niveau de vie des sexagénaires. A cela s’associera la précarité, le temps partiel et les ruptures professionnelles pour de plus en plus d’actifs quinquagénaires. La forte progression récente du nombre de demandeurs d’emplois de plus de 50 ans illustre cette réalité. Il faudra donc adapter la réponse des CCAS et des organismes caritatifs. En effet, si la situation d’une personne ayant entre 16 et 59 ans peut s’améliorer par le retour à l’emploi, celle des plus de 60 ans ne connaîtra pas d’évolution significative. Dès lors, c’est donc une aide pérenne qu’il conviendra de développer. Enfin, les 55/70 ans étaient jusqu’à présent fortement pourvoyeurs d’aides intergénérationnelles. Ils aidaient leurs enfants et leurs petits-enfants. La baisse de leur niveau de vie réduira cette solidarité et aura des effets significatifs sur les autres générations. Cependant, n’oublions pas que si le niveau de vie des sexagénaires baisse, ce sont bien les ménages les plus jeunes qui connaissent (et malheureusement connaîtront) les situations de précarité et de pauvreté les plus fortes. Il faut aussi intégrer dans cette réflexion les personnes âgées qui arrivent dans le cadre des migrations internationales et qui souvent ont un tout petit niveau de vie.


Les liens pour en savoir plus

Un outil pour mesurer les revenus des personnes âgées dans chaque commune

Combien de personnes âgées dépendantes demain ?

Fin de vie en maison de retraite : une situation alarmante

Les retraités : un état des lieux de leur situation en France

L’action sociale des collectivités locales envers les personnes âgées. Une observation qualitative au-delà de l’aide sociale légale

L’objet de cet article est de mettre à disposition une approche globale des enjeux liés à l’indicateur croisée par une présentation des spécificités territoriales. Si vous souhaitez aller au-delà de l’analyse présentée dans ce site, et notamment obtenir des valeurs pour un territoire (quartier, commune, intercommunalité, département, région, …) vous pouvez prendre contact avec le Compas qui dispose d’outils spécifiques adaptés à votre demande.

Enfin, le Compas a créé un outil extranet accessible par abonnement qui reprend les indicateurs clés d’un territoire déterminé, des possibilités de comparaisons spatiales, des cartographies et un suivi de ces indicateurs dans le temps. Si vous souhaitez nous contacter, le Compas reste à votre disposition : contact@compas-tis.com

Les abonnés à Cabestan peuvent retrouver leurs données pour leur territoire en cliquant sur ce lien